L’ art de la mémoire

Quelques précisions sur l’art de la mémoire

Cet héritage nous vient de l’antiquité et, peu à peu, a été oublié. Il fut revisité dans les années 60 par le travail de l’historienne de la Renaissance, Frances Amelia Yates. Dans son ouvrage L’Art de la mémoire[1], elle en raconte le mythe fondateur :

Au cours d’un banquet donné par un noble de Thessalie qui s’appelait Scopas, le poète Simonide de Céos chanta un poème lyrique en l’honneur de son hôte, mais y inclut un passage à la gloire de Castor et Pollux. Mesquinement, Scopas dit au poète qu’il ne lui paierait que la moitié de la somme convenue pour le panégyrique et qu’il devait demander la différence aux Dieux jumeaux auxquels il avait dédié la moitié du poème. Un peu plus tard, on avertit Simonide que deux jeunes gens l’attendaient à l’extérieur et désiraient le voir. Il quitta le banquet et sortit, mais il ne put trouver personne. Pendant son absence, le toit de la salle du banquet s’écroula, écrasant Scopas et tous ses invités sous les décombres ; les cadavres étaient à ce point broyés que les parents venus pour les emporter et leur faire des funérailles étaient incapables de les identifier. Mais Simonide se rappelait les places qu’ils occupaient à table et il put ainsi indiquer aux parents quels étaient leurs morts (…).

Et cette aventure suggéra au poète les principes de l’art de la mémoire, dont on dit qu’il fut l’inventeur. Remarquant que c’était grâce au souvenir des places où les invités s’étaient installés qu’il avait pu identifier les corps, il comprit qu’une disposition ordonnée est essentielle à une bonne mémoire[2].

Cette technique s’est développée par la suite, notamment avec la pratique d’un orateur comme Cicéron, pour la mémorisation de longs discours, qu’il décrit dans le De Oratore. Il est très intéressant de remarquer que, du point de vue artistique, cette mnémotechnique repose sur un usage d’images mentales, frappantes, qui, associées aux différents lieux d’un même édifice, permettent au discours d’être raconté en cheminant mentalement dans cette architecture imaginaire. Celui qui pratique cette technique possède une liberté infinie d’usage et d’association d’images et donc un champ complexe et infini d’association d’idées. Cette méthode est tout à fait fascinante. La thèse de Frances A. Yates repose justement sur ce point. Elle défend l’idée selon laquelle l’histoire de l’art de la mémoire reflète la façon dont les pratiques mobilisant l’imaginaire sont passées d’un statut de principe de cognition supérieur pour glisser vers les bases d’une aliénation.

[1] Frances Amelia Yates, L’ Art de la mémoire, Paris, Gallimard, 1975.

[2] Frances Amelia Yates, L’ Art de la mémoire, Paris, Gallimard, 1975. P. 15.

(Céline Domengie)

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